Pourquoi faut-il casser les statues de Pouchkine, se fonder sur Tchekhov, se soigner avec Tolstoï et se purifier les mains après la lecture de Dostoïevski, au grand dam des slavistes ? Qui a interdit Heidi en Russie ? L’écrivain russe Mikhaïl Chichkine, lauréat des trois plus grands prix littéraires russes nous en donne la clé avec Le Bateau de marbre blanc, son dernier livre (Editions Noir sur Blanc), une collection d’essais rassemblés comme une bibliothèque critique de la littérature et de la culture russe, vue sous le prisme de la guerre et de la répression qui frappe toujours son pays. Rencontre avec Radio Zones.
« Nous sommes dans une situation terrible où nous devons revoir et ré-estimer tout ce qui a été écrit en russe jusqu’à aujourd’hui », nous dit-il. La guerre a passé par là, omniprésente dans l’histoire de la Russie, récente ou non. Pour Chichkine, « nous sommes aujourd’hui à un tournant de toute la littérature russe, concentrée jusqu’alors sur son territoire et empreinte de patriotisme. Mais elle est restée dans le passé et les manuels ». Il y a désormais une fracture. « Maintenant commence l’ère d’une littérature russe en russe, avec des écrivains qui habitent partout de par le monde et qui font de la littérature en langue russe, qui appartient à la culture mondiale ».
Revue littéraire critique
Pouchkine : « Quand on détruit dans toute l’Ukraine les monuments et les statues de Pouchkine, j’estime que c’est parfaitement juste, car ces statues ont été érigées comme symboles de l’empire par l’empire russe, et cet empire doit disparaître avec tous ses symboles. Il a toujours utilisé les écrivains à ses propres fins. L’expérience de Pouchkine montre qu’en Russie, on ne peut vivre ni avec le pouvoir ni contre lui. La vie de n’importe quel écrivain ou artiste en Russie, c’est toujours ce choix tragique : soit on chante des chants patriotiques, soit on se tait, soit on émigre ».
Tchekhov : Il est fondamental pour la future littérature, car « pour lui, le plus important n’est pas le patriotisme, mais la dignité humaine ».
Dostoïevski : « Dans Crimes et Châtiments, il prend un criminel en Sibérie, qui y découvre le Christ. Mais lequel ? Pour lui, il est évident qu’il n’y a que le Christ orthodoxe qui est authentique, pas le Christ occidental qui n’est pas vrai ». « Il a cette haine pour les catholiques et les révolutionnaires, tous des athéistes qui ne croient pas dans le vrai Christ orthodoxe. Pour lui, la Russie et les Russes sont les peuples élus qui doivent sauver l'Occident ». Ainsi « il détestait aussi les Juifs pour la même raison. Si les Juifs sont le peuple élu, qui sont alors les Russes, des imposteurs ? Donc, il faut lire Dostoïevski, mais après on doit se laver les mains ».
Tolstoï : « Quand j’allais mal à l’hôpital, j’ai relu pour la dixième fois Guerre et Paix. C’était mon meilleur médicament ».
Autre curiosité révélée par Chichkine : « Dans mon enfance il n’y avait pas Heidi. J’ai découvert que la femme de Lénine, sa veuve Nadejda Kroupskaïa, responsable de la littérature enfantine en URSS, avait mis Heidi sur une liste noire, parce que la Révolution aime les orphelins, pas les enfants ».
Se taire pour survivre
Qu’est-ce qui a changé dans la société russe avec la guerre en Ukraine ? « La majorité de la population se tait et continue à mettre sa tête sur le billot, en disant que le tsar sait mieux que nous. On l’explique par la peur. Cette stratégie de survie a eu lieu pendant des générations : pour survivre, on a intérêt à se taire ».
Rencontre à écouter sur Radio Zones
(traduction simultanée : Maud Mabillard)
Interview : Jean Musy
Technique : Cyril Cailliez |

Mikhaïl Chichkine
© Igor Bitman

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